Le récit se passe dans un pays appelé le Djoumé et s’ouvre sur une scène pathétique.
Sur une plage très visitée du lundi au vendredi, la jeunesse autochtone venait « s’asseoir toute la journée et voir les heures tourner sur le cadran du soleil. Revenus de ces grands voyages qu’on appelle l’école, chaque mois, ces jeunes Djoumévi venaient s’asseoir simplement dans le sable ».
La même plage accueille les touristes, étrangers surtout, les weekends pour les loisirs.
Dans ce décor émerge le visage d’un premier personnage véritable : Amévo. En causant avec les jeunes, il leur révèle la responsable de leur situation : Mamiwata. Mamiwata est à la fois une déesse universellement connue sous le nom de la Grande Sirène et particulièrement sur les côtes de l’Afrique noire, notamment au Togo. Déesse mi-femme, mi-poisson par sa queue, elle symbolise dans la mentalité des habitants du golfe de guinée la grande beauté féminine et la prospérité matérielle. Par contre dans l’esprit des religions révélées importées aussi sur nos côtes, elle représente l’esprit maléfique, destructeur. L’auteur combine ces deux profils de Mamiwata : dans son œuvre, celle-ci a le portrait d’une femme fatale et nantie qui pousse hommes et femmes à la débauche pour les mettre en transe devant les cauris (l’argent) de deux façons. Mais ce vodou a des rapports particuliers avec chaque sexe. Très belle, Mamiwata
prend contact avec les mâles dans l’eau, même dans leurs piscines privées.
Quant aux femmes, elle s’introduit en esprit dans leurs corps pour les dévoyer vers la prostitution. Au sens étymologique de son nom qui est d’origine anglaise en deux mots Mami water qui signifient dame-reine des eaux, l’auteur a su jouer sur sa langue éwé pour mieux lui coller le rôle de la prostituée : « Wa » en éwé veut dire « qui fait » ; « ata » signifie « la jambe », une des parties érotiques envoûtantes d’une femme. Mamiwata veut dire femme qui fait des jeux de jambes avec les hommes, (au lit sous-entendu). Claude Assiobo Tis chez qui dans un autre livre L’Amour et le Sang, le diable n’existe pas (le diable étant, selon lui, tout simplement l’être humain), on n’est guère étonné que, dans sa fiction, il fasse de Mamiwata « ce diable » en personne : cette femme est dans l’œuvre au cœur de toutes les intrigues.
Ce Vodou Mamiwata simplement évoqué dans la bouche d’Amévo, au chapitre 1, aura un rôle central dans toute l’œuvre où elle crée souvent le merveilleux , avec son rival, Hèbiesso, le Dieu du feu et de la foudre. Dans ce pays, le Djoumé, où se déroule l’histoire du livre, les citoyens sont divisés en deux clans : les wova (ceux qu’on dit venus d’ailleurs), les wolé (ceux qui se disent vrais autochtones). Ils sont divisés aussi en deux classes : les Djoumévi (les citoyens ordinaires) et les Djoumégan, (les hommes influents, qui plus est, appartiennent aux réseaux souterrains et complexes avec le Vodou). Il y a justement dans ce livre deux sens du mot complexe. Complexe comme le complexe d’Oedipe (c’est le complexe de Mamiwata), Complexe comme le complexe touristique et son complexe hôtelier, complexe comme les réseaux de la société : c’est le complexe- Mamiwata.
Commençons par le complexe de Mamiwata en laissant la parole à l’auteur même que M. Anoumou Amékudji a pu interroger dans son œuvre Six Ecrivains Notables de la Prose au Togo. Dans ce livre, Claude Assiobo Tis nous révèle que le complexe de Mamiwata, c’est le fait de n’évaluer son titre d’homme qu’à travers les choses matérielles qu’on possède, ces choses qui vous gouvernent entièrement, c’est-à-dire qui vous possèdent finalement en vous mettant en transe toute votre vie. En d’autres termes, c’est le fait de ne mesurer son poids et son importance d’homme que par ses richesses matérielles, le fait de devenir prisonnier et donc gonflé de ses biens et non de se valoriser à travers le bien qu’on doit faire aux autres qu’on appelle la vertu. Mamiwata, en dernier ressort, ce sont ces gens vêtus tout blanc à l’extérieur, mais noirs et pourris à l’intérieur.
Mais il y a – et nous l’avons signalé-un deuxième complexe que nous avons appelé le complexe- Mamiwata. Il se manifeste, subdivisé dans le livre, en deux formes. La première forme de ce complexe, c’est le tourisme dénommé le tourisme M. Pour détourner tout le pays de la trajectoire de son passé de pêcheurs, Mamiwata crée sur les côtes une activité de substitution, un complexe touristique (dont le complexe hôtelier détenu par les Romains, , les vrais étrangers), ce complexe touristique qui va contribuer à la prostitution des « filles de la plage ». Mais le but ultime de Mamiwata en créant ce complexe touristique, c’est surtout de détruire la pêche. Ainsi craignant elle-même d’être pêchée un jour par les braves pêcheurs de Djoumé, ceux qui sont adeptes de Hèbiesso, Mamiwata fait-elle abolir la pêche, non par la force mais par la séduction : en distribuant abondamment auxdits pêcheurs, des poissons tout cuits, des boites de sardines, c’est-à-dire, ces poissons perpétuellement en conserve et « prêts-à-manger » qui vous épargnent de tout effort d’aller pêcher.
La deuxième forme du complexe- Mamiwata, à ne pas confondre avec le complexe de Mamiwata, ce sont tous les réseaux d’enrichissement souterrain : c’est la corruption organisée en secret. C’est surtout ce réseau où les hommes politiques sont en combines fatales avec les hommes d’affaires. Mais on peut le comprendre au sens large. Ce sont par exemple les hommes de santé qui chercheraient à vendre cher leurs compétences aux malades pauvres. Ce sont les professeurs qui troqueraient les notes et les diplômes contre le sexe et l’argent : « les notes éjaculées », selon une expression courante dans la bouche même de l’auteur. C’est ce complexe d’affaires politiques surtout qui est à l’origine des guerres les plus sales à l’allure de génocide parfois comme la guerre entre les wolé et les wova, décrite dans le livre au chapitre 5 : « un jeu de feu automatique… nécrologique… chronologique. Et tous les jours, on dirait qu’ici l’humanité courait hors-sujet. Jusqu’aux portes des dispensaires, des Wolé commencèrent même à pénétrer dans les hôpitaux en reprochant aux médecins de n’avoir pas diagnostiqué plutôt le nom de leurs malades mourants avant de chercher à les soulager (…). »
Pour arrêter ces horreurs et retrouver la quiétude, il faut que les Djoumévi, wolé et wova, s’organisent ensemble pour pêcher l’instigatrice cachée de ce désordre, Mamiwata, il faut donc la capturer, fût-ce au moyen d’un braconnage. Au premier plan de cette campagne de pêche dangereuse du vodou marin, il y a trois forces à mobiliser : des divinités, un Dieu, des hommes.
Ces divinités, ce sont dans le livre les oracles invisibles (les médiums, des entités de vision) et les oracles visibles (les médias). Cette interférence entre le magique et le technologique ou cette incursion du mystique traditionnel dans le moderne scientifique est une des marques de l’écriture de l’auteur dans toutes ces œuvres de fiction.
A part les oracles, il y a Hèbiesso, le dieu du feu, en guerre ouvertement contre la déesse des eaux. Ce dernier dieu est puisé aussi du panthéon animiste éwé ou adja-éwé, l’aire culturelle de l’auteur. Les Fon l’appellent Hèviesso. C’est le dieu de la foudre qui, au Togo et au Bénin, frappe les voleurs. Dans l’œuvre de Claude Assiobo Tis, ce dieu transposé par son imaginaire dans nos réalités modernes représente les forces armées mais les forces armées républicaines au service des Djoumévi.
Pour appuyer le combat de Hèbiesso contre Mami, il n’y a pas que les divinités et les dieux, il y a aussi des hommes. Il y a le pasteur Féli.
Pour celui-ci, Hèbiesso est synonyme de Dieu lui-même, quand il agit calmement depuis le ciel, en parlant par exemple avec les hommes comme dans le dialogue suivant :
– Ils sont combien qui vivaient là, sur cette plage ? (…)
– Haa, tu les écoutes, les Wova, et ce sont leurs vœux que tu viens d’exaucer en brisant nos digues sur la plage. Tu n’es qu’un Dieu immigré, toi aussi ?
Le lecteur doit faire attention à ce genre particulier de dialogue : il ne s’agit pas d’un vrai dialogue bien qu’on y voie des marques de tirets comme l’exemple ci-dessus. C’est un faux dialogue, en réalité, un dialogue –monologue, un débat intérieur qui se déroule silencieusement dans la seule conscience d’un personnage…
Dans le texte, ce dialogue entre Dieu et les hommes est introduit par le leitmotiv suivant avec quelque variante: Elle vit la silhouette rouge s’approcher et se confondre avec sa propre silhouette. Et sa propre silhouette ainsi chargée d’un feu pur se mit à dialoguer silencieusement avec elle.
Le pasteur Féli, cet homme de Dieu, c’était un ancien esclave, revenu d’Ayiti (Haïti) pour s’installer sur la terre de ses ancêtres, et fonder sur la côte une école de pêche, l’Ecole des Enfants de Pêcheurs, pour initier les Djoumévi même aux pêches les plus redoutables. Il y a, mobilisé dans cette pêche contre la Sirène , Amévo, l’un des élèves sortis de cette école. Mais parmi les hommes, celui qui détient le secret de cette pêche téméraire, c’est le prince Agbéto qui avait été décapité par les adeptes du vodou Mamiwata. Et sa tête coupée est jetée dans la mer. Il faut coûte que coûte retrouver alors cette tête pour y retrouver son secret impérissable : le secret de la pêche du vodou marin. C’était l’enjeu de presque tous les livres.
Alors il revenait aux jeunes Djoumévi de veiller, rester éveillés désormais sur cette plage en espérant qu’un jour les vagues ramènent cette pièce précieuse. A défaut, il faut que les Djoumévi aillent en haute mer pour la rechercher. Au tout dernier chapitre, on découvre la Tête mais est-elle encore récupérable ? La tonalité est tragique.












