Kodjo Agbemele : « À travers La plus belle voix, je voulais faire revivre Bella Bellow et raconter le Togo au monde »

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Avec La plus belle voix, son septième ouvrage, l’écrivain togolais Kodjo Agbemele signe un roman historique inspiré des derniers jours de Bella Bellow, figure emblématique de la musique togolaise. Entre mémoire, fiction et contexte politique du Togo des années 1970, l’auteur revient sur la genèse de cette œuvre, son engagement en faveur de la transmission du patrimoine culturel et sa conviction que la littérature est un puissant levier pour raconter l’histoire et l’identité d’un peuple.

« La plus belle voix » intrigue déjà par son titre. Que signifie-t-il pour vous ?
La plus belle voix est d’abord un hommage. Bella Bellow est sans doute la voix togolaise qui a le plus franchi les frontières. Elle a incarné le Togo sur les scènes africaines et internationales à une époque où peu d’artistes du continent bénéficiaient d’une telle reconnaissance. Son talent a donné une visibilité exceptionnelle à notre pays.
Mais ce titre possède une seconde lecture. La plus belle voix, c’est aussi celle de la mémoire. Les peuples existent autant par leurs récits que par leur histoire. Bella Bellow appartient désormais au patrimoine affectif des Togolais. En écrivant ce roman, j’ai voulu donner une nouvelle résonance à cette voix afin qu’elle continue de traverser les générations.
Quelle est l’histoire que vous racontez dans ce roman ?

La plus belle voix n’est ni une biographie ni une chronique historique. C’est un roman historique. Le lecteur est transporté dans le Togo de 1973, quelques années après les deux premiers coups d’État militaires qui ont profondément marqué l’histoire politique du pays. Au cœur de cette période de tensions et de recompositions, Bella Bellow poursuit une carrière internationale exceptionnelle. Elle prépare une tournée qui doit l’emmener vers les États-Unis, nouvelle étape d’un parcours déjà remarquable.
Le roman retrace les derniers jours de cette femme de 28 ans devenue la plus grande ambassadrice culturelle du Togo. L’intrigue se déploie dans les coulisses des services secrets togolais et français, où se croisent intérêts d’État, diplomatie, pouvoir, culture et destin individuel. Jusqu’à cette journée de décembre 1973 où un accident de voiture met brutalement fin à une carrière qui semblait promise à un rayonnement encore plus vaste.

D’où est née l’idée de ce livre ?
Elle est née d’une conviction : certaines vies méritent d’être racontées autrement. Bella Bellow est présente dans notre mémoire collective, mais la littérature avait encore peu exploré la puissance romanesque de son destin. J’ai voulu combler ce manque en proposant la première fiction entièrement consacrée à cette immense artiste.
Je crois profondément que les écrivains ont aussi pour mission d’écrire les grandes figures de leur pays. Si nous ne racontons pas nos héros, d’autres le feront à notre place, ou ils finiront par être oubliés.
Quelles ont été vos principales sources d’inspiration ?
Je me suis appuyé sur les éléments historiques disponibles concernant Bella Bellow, sur sa musique, sur les témoignages qui entourent sa carrière, ainsi que sur le contexte politique du Togo des années 1970.
Mais l’inspiration vient surtout de la littérature elle-même. Le besoin de nous dire, de nous raconter (parler de soi). Là où l’historien établit les faits, le romancier interroge les silences, les émotions, les regards, les hésitations. C’est dans cet espace que naît la fiction.
Comment avez-vous construit vos personnages ?
Je souhaitais que Bella Bellow cesse d’être uniquement une icône. Le lecteur découvre une femme brillante, ambitieuse, profondément humaine, confrontée aux responsabilités qu’impose une notoriété internationale. Les autres personnages gravitent autour d’elle et révèlent différentes facettes du Togo de 1973 : les milieux politiques, diplomatiques, artistiques et les sphères du renseignement. Chaque personnage participe à une même ambition : raconter un pays à travers un destin. Ce sont des personnages libres, qui ont tissé le roman eux-mêmes.
Quels sont les grands thèmes abordés dans La plus belle voix ?
Le roman parle de mémoire, d’identité, de pouvoir, de diplomatie culturelle, de célébrité, de transmission et de destin. Il pose aussi une question essentielle : comment une artiste devient-elle un symbole national ? À partir de quel moment une voix individuelle cesse-t-elle de lui appartenir pour devenir celle d’un peuple ?
Quel message souhaitez-vous transmettre aux lecteurs ?
Je voudrais rappeler que les nations se construisent aussi par leurs imaginaires. Nous parlons souvent de développement économique ou politique, mais nous oublions parfois que la littérature participe également à bâtir un pays. Elle donne des visages à l’histoire, des émotions aux archives et une mémoire aux générations futures. À travers Bella Bellow, je voulais rappeler que le Togo possède des figures dont la portée dépasse largement ses frontières. Bella Bellow est notre plus grande influenceuse qui soit !
Pourquoi ce message est-il important aujourd’hui ?
Parce que l’Afrique doit raconter davantage ses propres histoires. Nos artistes, nos scientifiques, nos sportifs, nos penseurs constituent un patrimoine qui mérite d’être transmis par nos écrivains. La littérature participe à cette souveraineté culturelle. Lorsqu’un lecteur, où qu’il soit dans le monde, découvre Bella Bellow à travers ce roman, il découvre également le Togo, son histoire, sa culture et sa sensibilité. L’écrivain nomme. L’écrivain baptise. Le lecteur voit le monde à travers les mots de l’écrivain. Ce que nous faisons est donc sacré ! Je l’affirme.
Votre roman porte-t-il une dimension engagée ?
Oui, mais mon engagement est d’abord culturel. Je me considère comme un passeur de mémoires. Mon travail d’écrivain consiste à préserver, transmettre et faire vivre les grandes histoires togolaises. À travers mes livres, je souhaite contribuer à bâtir un imaginaire togolais, un espace où nos grandes figures continuent d’exister, d’inspirer et de dialoguer avec les nouvelles générations. La littérature est un acte de transmission.
Comment décririez-vous votre style dans ce roman ?
J’aime les romans où la tension narrative côtoie l’épaisseur historique. Le destin de certains romans est de foudroyer le lecteur. La plus belle voix en fait partie. J’ai cherché une écriture à la fois élégante, cinématographique et accessible, capable de faire ressentir l’atmosphère du Togo de 1973 (ce Lomé foisonnant…) tout en maintenant un véritable suspense. Le lecteur entre dans les coulisses du pouvoir, des services secrets et de la diplomatie, sans jamais perdre de vue la dimension profondément humaine de Bella Bellow.
À quel public s’adresse ce roman ?
À tous les amoureux de littérature, d’histoire et de musique. Il peut être lu par un lecteur togolais qui redécouvre une grande figure nationale comme par un lecteur étranger qui découvre le Togo et sa géopolitique pour la première fois.
Le fait qu’il soit inscrit au programme de la licence de Lettres modernes à l’Université de Lomé montre également que cette œuvre ouvre des pistes de réflexion sur le roman historique, la mémoire et la représentation des figures patrimoniales.

Que souhaitez-vous que le lecteur retienne après cette lecture ?

Qu’il se fasse son idée ! Mais surtout, qu’il comprenne que Bella Bellow n’appartient pas seulement au passé. Elle continue de parler au présent.
Quelle place occupe ce livre dans votre parcours d’écrivain ?
La plus belle voix est mon septième ouvrage et il occupe une place particulière dans mon parcours. C’est mon ouvrage le plus lu, et celui qui a plus pénétré le monde.
Pensez-vous que ce roman peut susciter un débat ou une prise de conscience ?
Je l’espère. Il invite à réfléchir sur la place que nous accordons à nos grandes figures culturelles, sur la manière dont nous transmettons notre histoire et sur le rôle de la littérature dans cette transmission. Au fond, La plus belle voix est un roman qui apporte le Togo au monde. En racontant Bella Bellow, il raconte aussi un pays, une époque, une culture et une mémoire. Si les lecteurs, au Togo comme ailleurs, referment ce livre avec l’envie de mieux connaître notre histoire et ceux qui l’ont façonnée, alors il aura pleinement accompli sa mission.

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