Par BOUKARI Abdoul Manaf, critique littéraire
La lecture est une aventure. L’acte d’écriture étant forcément un acte d’engagement expose l’écrivain et pose inéluctablement le lecteur en position de réaction.
Dans l’Amour et le sang, Claude ASSIOBO Tis s’engage et se livre. L’ouvrage qu’il nous propose alors est un essai épistolaire que composent neuf lettres écrites par un professeur en retraite à Rome, en réponse à une série de lettres que lui avait adressées un de ses anciens élèves, le plus cancre pourtant devenu à en croire l’auteur, le seul qui a compris les leçons du maître et à avoir réussi véritablement.
Ma lecture de cet ouvrage ira du démêlage des thèses de l’auteur à l’analyse de sa technique d’écriture.
I. De la nécessité de reconstruire l’Homme !
Dès l’entame donc, l’auteur des lettres va s’évertuer à redéfinir la notion du succès, allant jusqu’à estimer que sa propre carrière est un échec du fait que tous ses brillants étudiants se sont conformés aux normes sociales ordinaires, devenant des pharmaciens, docteurs, avocats, ingénieurs, professeurs… ces fonctions, il les qualifient de « boutiquiers de la République » dont certains parmi eux se livrent à la « politique business ».
On comprend dès lors que l’auteur est un anticonformiste et un révolté. Le lieu à partir duquel il écrit ses réponses à Dométo ne nous semble d’ailleurs pas anodin si nous prenons en considération la nature du texte qui rappelle fort bien les essais philosophiques des penseurs du 18ième siècle français. Une période de l’histoire littéraire qu’affectionne particulièrement- faut-il le rappeler, l’auteur de cet ouvrage. Pour revenir à la symbolique du lieu, Rome évoque bien le souvenir de la civilisation de la raison, celle qui empruntant à la Grèce sa profonde culture va ensuite rayonner par son pragmatisme politique et religieux sur toute l’Europe jusqu’aux bords de la méditerranée. Rome évoque également la foi mais aussi la raison car, dans la pensée de l’auteur, les deux ne s’excluent point, puisqu’il confesse sa foi en Dieu tout en s’évertuant de vivre une philosophie qu’il résume sous la formule « pouvoir vouloir avec réalidéalisme ». Enfin, Rome, c’est aussi et surtout le lieu de la perdition. Rome est la représentation de la société décharnée, sans âme où seul règne la science pure, ainsi que le suggèrent les propos de l’auteur, « … l’homme est né en Afrique mais grâce à la science, il a grandi en Europe où il risque de laisser son âme à cause de la science ».
Cette philosophie se présente comme un rejet du mode de vie capitaliste libéral dans lequel nos sociétés se complaisent avec l’argent, outil de la nouvelle religion qui tue l’humanité : « l’animisme ».
« Si l’Humanité est dans ce triste état, cela est dû au triomphe d’une seule religion : l’animisme, le dernier animisme par lequel l’homme a arraché son âme de son corps et l’a offerte aux choses. Les objets nous terrorisent désormais. » (p10).
En fait, toute l’ossature de la thèse de l’auteur est construite comme un long argumentaire imagé dont le but est de démontrer que l’humanité court irrémédiablement à sa perte spirituelle et par là, à une déchéance structurelle qui mettrait en péril la survie même de la société où la dignité humaine est une valeur absolue non négociable.
Pour l’auteur, le monde postmoderne est devenu un grand marché où le sang est commercialisé et où même l’amour est feint, quand il n’est pas lui-même l’objet d’une transaction purement matérielle voire nécessaire. L’individualisme a supplanté la communauté et la solidarité n’a plus de sens. Plus sévèrement que Hobbes, l’homme n’est pas qu’un simple loup ; c’est le diable (p36). La société, qu’il appelle « sorciété » est devenue « le terrain du jeu où l’homme devient le jouet au nom de la protection de l’intérêt matériel ».
L’amour des Africains, surtout de l’élite africaine pour l’argent et les biens matériels est ici représenté par l’adoration à la divinité des eaux Mamiwata qui vient renforcer l’aliénation culturelle, technologique et économique dont le continent était déjà victime.
Enfin, on l’aura compris, l’argent est une idole qui s’est emparée des cœurs des hommes et à son service, nous sommes capables des pires animosités. Mais heureusement que dans cette peinture obscure et monstrueuse de l’âme humaine, l’écrivain garde quand même un brin d’espoir ; puisqu’il écrit à la page, comme pour nuancer ses propos ou les adoucir pour le moins :
« Mais en définitive, fondamentalement, je crois à la surprise agréable de la bonté humaine et surtout à la bonté divine. Il y a des couples unis, des familles où les gens se sentent liés, des amis vrais, assez d’hommes responsables dans la société, du moins chacun à son niveau. »
Finalement, cet essai de Claude Assiobo est une profession de foi. La foi en l’Humanité capable de résilience et de responsabilité face à la noirceur attachée au cœur de l’homme. Assiobo se veut un nouvel humaniste retournant aux sources de ceux, pour qui : (p112) « L’homme est un totem. Son rituel minimum s’appelle, les droits de l’homme ».
II. Quand la pensée oblige le mot : une écriture de la nécessité
Le mot, est l’élément essentiel du jeu de l’écriture – cela est connu – mais pour Claude Assiobo Tis, le mot est un véhicule à charger et chargé. Il joue du mot par la métaphore et l’hyperbole. Ce n’est pas le son qui importe ici, mais le sens que charrie le mot. Il utilise le mot comme une balle qui doit toucher et marquer sa cible. Aussi, la technique d’écriture est fortement caractérisée par cette recherche de l’effet, du renflement avec un usage exhaustif des figures de l’amplification afin de donner de l’emphase à ses délibérations. Les détails, les faits, les attitudes, les impressions grossissent au point de ne plus pouvoir passer inaperçus.
Il a décidé de bousculer et de provoquer souvent en exagérant et en tirant, me semble-t-il, des conclusions trop générales, mais il a le mérite d’avoir osé nous amener à la question. L’amour et le Sang est un livre complexe, mais plaisant à lire pour tous ceux qui aiment le discours direct, sec. Ceux qui aiment triturer leur esprit et se montrer un brin provocateur éprouveront du plaisir.










