Écrivain, poète et journaliste togolais, Ayi Renaud Dossavi publie depuis plusieurs années une œuvre discrète et exigeante, à l’écart du bruit. Son recueil Chants de sable (Agau Éditions, 2018), couronné par le Prix littéraire France-Togo et distingué à Côte-Blanche-Maisonneuve-Port, reste son titre le plus reconnu. L’occasion de revenir avec lui sur ce livre singulier, sur sa conception de la poésie, et sur l’état d’une littérature togolaise en pleine effervescence.
Pourquoi avoir choisi le titre « Chants de sable » et quelle histoire se cache derrière ce recueil ?
Ce titre est né d’un voyage. Une résidence d’écriture d’une semaine sur l’île de Gorée, au Sénégal, m’a offert un cadre de création à la fois dépouillé et intense. Le contact avec le Sahel, avec cet océan de sable que je n’avais connu jusqu’alors que par imagination — moi qui suis un homme du sud côtier togolais, habitué à l’océan d’eau —, a été une révélation. Le désert comme paysage intérieur autant qu’extérieur. Quelques mois, quelques années après ce voyage, les textes se sont organisés en recueil, et le titre s’est imposé naturellement : Chants de sable. Des poèmes comme des grains que le vent emporte.
Quel a été le déclic qui vous a conduit à écrire ces poèmes ?
La résidence de Gorée a été le déclic principal — le lieu, le silence, la lumière particulière de cette île chargée d’histoire. Mais il faut aussi comprendre que pour moi, la poésie ne naît jamais d’un seul événement. Elle naît d’une accumulation : ce que j’ai vu, ce que j’ai rumé, ce que j’ai laissé reposer. Gorée a fourni l’élan ; le recueil, lui, a mûri sur plusieurs années avant d’être finalisé en 2018.
Quels sont les principaux thèmes abordés dans « Chants de sable » ?
Fondamentalement, ce recueil est un ode à la beauté. La beauté du paysage sahélien, ce contraste entre l’immensité du désert et l’humidité de mes origines côtières. La beauté de la femme sahélienne, figure à la fois concrète et mythifiée. Mais Chants de sable est aussi un exercice de style, une réflexion sur la poésie elle-même — sur ce que la langue peut faire quand elle cherche à magnifier le corps aimé, le paysage désiré. Et puis il y a la mort, qui traverse tout le recueil en filigrane — non comme hantise morbide, mais comme rappel de la nécessité de saisir la beauté avant qu’elle ne s’efface.
En quoi ce recueil se distingue-t-il de vos précédents ouvrages ?
Il y a eu avant lui Rosée lointaine, mon tout premier recueil, puis Pensées égarées. Ces deux livres ont une certaine tonalité, une certaine longueur. Chants de sable marque une rupture : les poèmes sont très courts, très épurés, comme des pensées saisies au vol, des feuilles arrachées au vent. Le recueil lui-même est mince — à peine soixante pages. Et il introduit quelque chose d’inédit dans mon travail : les titres des poèmes sont rédigés en ewe-mina, ma langue nationale. On les appelle hakpakpa, qui signifie « poème » en ewe-mina. C’est ce pas de deux entre le français de l’écriture et la langue nationale de la titrologie qui donne à Chants de sable sa couleur particulière.
Quelles sont vos principales sources d’inspiration et comment naît un poème chez Ayi Renaud Dossavi ?
Je suis avant tout un observateur. Un poème peut naître du zémidjan qui tourne à l’angle de la rue et évite une flaque d’eau. D’une jeune femme qui ajuste son pagne autour de ses hanches pour porter une bassine. Ce sont des images du quotidien, mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’image en elle-même — c’est ce qu’elle suscite en moi, le mouvement intérieur qu’elle provoque. Je maintiens depuis longtemps l’habitude de toujours avoir un calepin sur moi, parce qu’on ne sait jamais quand viendra la pensée. Il s’agit de la saisir au vol, puis de la raffiner. La poésie procède pour moi de la rumination : voir, laisser reposer, réécrire.
Votre poésie est-elle autobiographique ou relève-t-elle davantage de la fiction ?
C’est un mélange, mais la fiction l’emporte. Je dirais : vingt pour cent de vécu — le mien, ou celui des gens que j’observe et dont j’entends les histoires —, et soixante à quatre-vingts pour cent de fiction. Parce que ce n’est pas du journalisme. On ne se contente pas de recenser fidèlement ce qu’on a observé. On magnifie, on déplace, on invente pour que le texte existe au-delà du simple témoignage. L’autobiographie fournit la graine ; la fiction fait pousser l’arbre.
Quelle place la poésie occupe-t-elle encore dans nos sociétés, notamment auprès des jeunes ?
La poésie est le parent pauvre de la littérature, qui est elle-même le parent pauvre de la culture, qui est le parent pauvre des grandes politiques publiques. On est vraiment en bout de chaîne. Et pourtant, la poésie est partout — indépassable, même. Son grand problème, c’est qu’elle fait peur : elle prend trop vite des airs d’élitisme, de chasse gardée. Elle intimidé avant d’enchanter.
Mais c’est aussi une forme de transgression dans une époque qui veut aller vite, une époque consumée par la matière et le désir de possession. La poésie dit : respire. Élève-toi au-delà du trivial. En ce sens, elle reste vivace parce qu’elle est enracinée dans quelque chose que les sociétés ne peuvent pas liquider : le besoin de sens, le besoin de beauté, le besoin de nommer ce qui échappe aux mots ordinaires.
Quel regard portez-vous sur la littérature togolaise actuelle et sa nouvelle génération d’écrivains ?
C’est un regard attentif et encouragé. Il y a un foisonnement réel, une renaissance visible. De plus en plus de gens écrivent, publient, s’exposent. C’est bien. Après, le temps fera son travail de tri — on verra ce qui passera à la postérité. Ce que j’espère, c’est que cet engouement débouche sur de grandes productions littéraires capables de positionner le Togo comme un pôle de littérature majeur en Afrique de l’Ouest. Nous écrivons relativement bien. Il nous faut maintenant produire des œuvres qui rayonnent au-delà de nos frontières.
Que faudrait-il faire pour mieux promouvoir le livre et la lecture au Togo ?
Plusieurs choses, à plusieurs niveaux. D’abord, plus de bibliothèques et de canaux de distribution — le livre doit être accessible, physiquement accessible. Ensuite, l’application de la convention qui permettrait de réduire les coûts des intrants nécessaires à la production du livre : cette convention existe depuis longtemps, elle n’est toujours pas activée. Ce serait un levier concret pour faire baisser le prix du livre togolais.
Mais le point qui me tient le plus à cœur, c’est l’absence d’un prix littéraire national digne de ce nom. Nous avons le Prix littéraire France-Togo et quelques initiatives universitaires, tous portés par des associations, des acteurs non-gouvernementaux. Ce n’est pas suffisant. Il nous faut un prix institutionnel, soutenu par l’État, doté d’un montant significatif — cinq millions, dix millions de francs CFA pour le grand prix national —, avec de la visibilité et une périodicité garantie. Ce serait un signal fort envoyé aux auteurs, aux lecteurs, et au secteur tout entier. J’appelle vivement à la création d’un prix littéraire national du Togo.
Si le lecteur devait retenir un seul message de « Chants de sable », lequel serait-il ?
Il y a une phrase que j’ai placée à la toute fin du recueil, et qui dit mieux que moi ce que je voulais faire :
« Les mots peuvent ce que les mots peuvent, sans plus,
le reste est une affaire de poigne et de poing,
de sang et de glaive. »
Cette phrase résume tout. La poésie peut beaucoup — nommer, illuminer, traverser le temps. Mais elle a ses limites. Quand les mots ont fait leur office, c’est aux hommes d’être courageux, d’aller saisir leur destin. Chants de sable est fondamentalement un ode à la beauté, à l’émerveillement qui rend la poésie possible et nécessaire. Mais derrière cet ode, il y a un appel : ne laissez pas la beauté vous dispenser de l’action.
Extrait — Chants de sable (poème A)
Tous ces mots qui savent dire
Ton corps aux nuls autres pareils
Ton corps, éternelle découverte pour
Des yeux
Et des mains
Et des lèvres
Sans cesse émerveillées
À tous les mots-douceurs, ces mots-caresses
Ces mots-flocons-d’extase, ces mots-rouge-à-lèvres,
Infinies variations de ton nom
À tous ces mots, ceux qui ont péri dans les étreintes du temps
À tous ces mots, ceux qui se sustentent sur le fil du présent
À tous les mots, ceux qu’on n’a pas encore inventés
Sauront-ils vraiment dire ton corps ?
En attendant, le sable chante… ton poème.
Hakpakpa blaetòn-vo-atònlia
Extrait — Chants de sable (poème éponyme)
Le sable chante à mon oreille
Les vieilles épopées d’hier
Le froufrou des pagnes qui tombent et dévoilent l’Éden
Les amours contrariées des mains juvéniles, enlacées envers et contre tout
Encastrées doigt-contre-doigt, corps-contre-corps, cœur-contre-cœur
Dans la danse lascive et mélancolique
De ceux qui dévorent et savourent l’instant magique
Avant qu’il ne se meurt, emporté par tourmente
Le sable chante à mon oreille
Toutes les variations de ton nom aux nuls autres pareils
Tous les chuchotements passionnés aux creux de la nuit
Repères
Ayi Renaud Dossavi — Chants de sable, Agau Éditions, Lomé, avril 2018. ISBN : 978-2-37317-026-9.
Prix littéraire France-Togo 2018. Prix littéraire Côte-Blanche-Maisonneuve-Port 2021.
Propos recueillis par Germain Djoubidji — InterfaxPress Août 2026










